Les plaies toujours ouvertes de Nice

[Nice, France] Dans une campagne où l’agenda politique ramène constamment les questions de sécurité de l’avant, la ville de Nice a toujours de la difficulté à panser les blessures laissées par l’attentat du 14 juillet dernier.

Il suffit d’y poser les pieds pour le réaliser soi-même. En marchant le long de la promenade des Anglais, on aperçoit toujours des amoncèlements de fleurs et de messages à la mémoire des gens qui ont perdu la vie ce soir de Fête nationale. Puis, des cœurs dessinés à la craie avec, à l’intérieur, parfois un nom, rappellent qu’à cet endroit précis, l’abominable s’est produit.

« La base du terrorisme c’est de faire peur et de laisser des cicatrices et, sur Nice, c’est effectivement ça », présente Timothée Delbano, un jeune homme dans la vingtaine.

Pour Marie, une mère de famille de Nice qui a préféré garder l’anonymat, cette peur, elle l’a connaît trop bien. Les images des gens qu’elle a tenté de secourir de cette « masse blanche » ce soir-là lui sont d’ailleurs encore toutes fraiches. Une dame happée par le véhicule qui tient toujours son sac à main, un jeune enfant, un homme sur le dos et sa femme complètement perdue qui croit qu’il fait une sieste. Marie en parle d’ailleurs avec une vive émotion. « On fait tout avec la peur maintenant. Ça m’a pris un moment avant de ne plus avoir peur d’être près d’un camion un peu louche. »

À ce traumatisme que plusieurs ont vécu, il faut ajouter maintenant la présence militaire dans Nice qui est censé assurer un sentiment de protection, mais qui semble n’être qu’un rappel d’un danger constant.

Puis, avec la promenade des Anglais maintenant en rénovations – on y ajoute des palmiers et des blocs de béton afin d’empêcher des véhicules de passer sur le large trottoir – Mehdi Neknassi, un Niçois d’une vingtaine d’années, explique que pour lui elle ne sera plus qu’un rappel de ce qui s’est passé et qu’il y a dorénavant un avant et après.

Un contexte politique particulier

Alors, quoi faire pour assurer la sécurité? C’est la grande question qui fait écho aussi chez nous. Le contexte politique de Nice explique quant à lui bien les méthodes utilisées pour répondre à cette question et celles qui feront possiblement partie d’un vaste projet présidentiel le 7 mai prochain.

C’est que la ville de Nice vote historiquement à droite depuis bon nombre d’années, dans à peu près tous les paliers de gouvernement. La lutte dans cette région se fait d’ailleurs maintenant plutôt entre Les Républicains (LR) et le Front national (FN), si on regarde les chiffres des dernières élections départementales en 2015 et municipales en 2014.

L’ancien maire de Nice, Christian Estrosi, ventait même le dispositif de caméras de surveillance dans sa ville après les attentats à Paris par les frères Kouachi. Il estimait qu’ils « n’auraient pas fait trois carrefours », si la capitale avait été munie du même dispositif. L’histoire aura rattrapé ses propos.

« La réaction est normale pour un Sud de droite et certaines forces politiques peuvent avoir un intérêt de ne pas oublier », croit quant à lui Jean-Louis Mounier, 77 ans, retraité de l’armée et qui a pratiquement toujours vécu à Nice.

La réponse dans cette ville est donc simple, plus de sécurité.

Mais ni Mehdi, ni Timothée, ni Marie, ni Jean-Louis et ni Jean-Pierre Peynaud, un médecin généraliste au Centre hospitalier d’Antibes Juan-les-Pins de Nice, ne croit que c’est une bonne solution.

Pour cet homme ayant traité quelques personnes à la suite de l’attentat, on ne peut pas se protéger de ce genre d’évènement. Il faut plutôt être vigilant et tenter de se protéger mentalement. « Puis, les politiques font ce qu’ils peuvent », dit-il. Une position qui n’est pas partagé par Mehdi Neknassi.

« Pour moi l’aspect sécurité, c’est une stratégie. Je ne pense pas que plus de présence aide. Il faut que ce soit dans le préventif. Les policiers sur le terrain et une modification des techniques d’intervention. La justice aussi. Des fois, ils [les policiers] savent tout, mais ils ne peuvent pas intervenir », ajoute-t-il.

Un racisme décomplexé

Également, il y a toute la question du vivre ensemble qui semble causer problème afin de permettre à la ville et la population de passer à autre chose. S’il est vrai, d’après les propos recueillis, qu’il y a depuis longtemps une tension entre la population maghrébine, principalement algérienne depuis leur arrivée en masse après la guerre d’Algérie, et les Français blancs, ce contexte est encore plus en évidence depuis le 14 juillet dernier.

« Moi, je le sens, les gens se permettent beaucoup plus de faire des propos racistes pour faire comprendre qu’ici ils sont chez eux », lance Mehdi Neknassi.

Le Docteur Peynaud croit aussi que les gens s’en permettent plus. Il l’a d’ailleurs vécu dans sa clinique alors que des Français blancs lui ont demandé de faire sortir des femmes qui portaient le voile et le tchador de sa salle d’attente, sans quoi, ils n’entreraient pas.

Oui, les gens deviennent racistes. Mais il y a des bons et des mauvais partout. Et ils sont Français aussi, il faut vivre ensemble, réaffirme Marie, la mère de famille. Ce soir-là, il y a eu de la solidarité entre tous. Il faut que cette solidarité continue. C’est beau en même temps ce qui s’est passé dans le malheur.

La réponse n’est donc pas simple pour cette ville du sud de la France et il n’est pas évident de savoir si cette campagne présidentielle ne fera pas qu’ajouter à une situation déjà tendue. Mais pour Medhi, il se console en se disant qu’au moins ce n’est pas partout comme cela en France, mais qu’ici, c’est ainsi que sera la vie dorénavant.